Puis soudain, une ouverture. Sur la cimaise grisée aux textures mouvantes, deux rideaux timides voilent à peine l’encadré de la fenêtre. Depuis la brèche, discrète et improbable, le regard se pose sur un ciel jaune et rose. Les yeux suivent, hésitants, les nuages qui défilent, comme le souvenir de vies passées qui éclot sur l’immensité blanche et bleue. C’est comme si toute l’eau contenue sur la planète se déversait enfin dans un océan sans horizon, ni fin. À perte de vue, tout y est englouti : le mot, les pas, le claquement des verres, les corps en bascule dans l’espace d’exposition — tout se fond dans l’écho des cascades, l’écume s’épuise et épouse la forme de l’eau. Je ne suis plus ici. Ce n’est plus maintenant.
Je suis après, je suis ailleurs.
En découvrant l’œuvre Take me with you de l’artiste Maeva Totolehibe au Centre Wallonie-Bruxelles, un vertige s’est emparé de moi, sans jamais vraiment me quitter. Ce paysage fluorescent, à la fois hors-cadre et hors-contexte, m’a transportée vers cet espace à la géographie incertaine mais pleine de promesses, que l’auteur et critique culturel José Esteban Muñoz avait décrit comme « l’après et l’ailleurs » de la futurité queer. Un lieu mouvant, sans coordonnées fixes ni nom — toujours en devenir, débordant de potentialité, où d’autres façons d’être, de se relationner et d’aimer s’inventent en dehors des récits hétéronormés et dominants.
C’est cet horizon utopique que me semblent dessiner les installations, vidéos et œuvres sonores de l’artiste. Telles des points de passage, ses œuvres nous projettent dans des espaces fluides où les formes d’existence et de relation ne sont ni figées ni prédéterminées, mais ouvertes à un réagencement radical. Dans cet univers peuplé de mots, de plantes, de coquillages chantants, d’espèces oubliées, d’amulettes, de memento mori et de mille autres objets du quotidien réinvestis d’affect et de magie, nous pouvons soudainement chambouler toutes les règles du jeu. On peut remonter le temps, traverser toutes les frontières, écouter le chant de terres perdues, convoquer les fantômes du passé pour réécrire l’histoire et ainsi faire émerger de nouveaux mondes.
La futurité queer, telle que l’envisageait Muñoz, se manifeste ici dans ce mouvement, ce désir d’autres possibles. Elle ouvre des seuils, des passages hors des structures dominantes, où se déploient des récits alternatifs, des formes de résistance envers les structures hégémoniques. Entre fiction spéculative, héritages historiques et familiaux, enjeux environnementaux et identitaires, les œuvres de Maeva Totolehibe esquissent des champs discursifs, affectifs et symboliques d’où émergent de nouvelles narrations, de nouveaux modes de relation et d’existence, depuis les marges et pour elles. Peut-être est-ce là, précisément, que réside toute la portée révolutionnaire de la futurité queer. Et c’est en cela également que s’accomplit le sens des œuvres de Maeva Totolehibe : en nous invitant à rêver et à habiter d’autres mondes, situés dans un “après et un ailleurs” au potentiel encore insoupçonné.
Texte sur l’œuvre Take me with you (2024) de l’artiste Maeva Totolehibe
Take me with you
(English version below)
On Take me with you (2024) by artist Maeva Totolehibe
English translation by Maeva Totolehibe.
Then suddenly, an opening. On the grey wall with shifting textures, two timid curtains barely veil the frame of a window. From this discreet, improbable breach, the gaze lands on a yellow and pink sky. The eyes follow, hesitantly, the drifting clouds—like the memory of past lives blooming across the vast white and blue. It’s as if all the water on the planet were finally spilling into an ocean with no horizon, no end. As far as the eye can see, everything is swallowed: the word, the footsteps, the clinking glasses, the bodies tilting through the exhibition space—everything melts into the echo of waterfalls, foam collapsing and yielding to the shape of water. I am no longer here. This is no longer now.
I am after, I am elsewhere.
When I encountered Take me with you, an artwork by Maeva Totolehibe at the Centre Wallonie-Bruxelles In Paris, a vertigo took hold of me—and has never quite let go. This fluorescent landscape, at once out-of-frame and out-of-context, transported me toward a space of uncertain geography, yet full of promise, which writer and cultural critic José Esteban Muñoz once described as the “then and there” of queer futurity. A shifting place, unnamed and uncharted—always in the making, overflowing with potential, where other ways of being, relating, and loving are imagined beyond dominant, heteronormative narratives.
It is this utopian horizon that seems to emerge from Totolehibe’s installations, videos, and sound works. Like points of passage, they project us into fluid spaces where forms of existence and connection are neither fixed nor predetermined, but open to radical reconfiguration. In this world inhabited by words, plants, singing seashells, forgotten species, amulets, memento mori, and countless everyday objects recharged with affect and magic, the rules of the game can suddenly be rewritten. We can travel through time, cross all borders, listen to the songs of lost lands, summon the ghosts of the past to rewrite history—and let new worlds emerge.
Queer futurity, as envisioned by Muñoz, takes shape here through this movement, this longing for other possibilities. It opens thresholds, pathways beyond dominant structures, where alternative narratives and modes of resistance unfold. Somewhere between speculative fiction, historical and familial inheritances, environmental and identity issues, Maeva Totolehibe’s works sketch out discursive, affective, and symbolic territories from which new stories and ways of being can rise—from the margins, and for the margins. Perhaps this is precisely where the revolutionary power of queer futurity lies. And perhaps this is also where the meaning of Totolehibe’s work is fulfilled: in its invitation to dream and inhabit other worlds—situated in a “then and there” whose potential is still unfolding.